Investigations

VERS LA PARTITION

Autour de RIZ COMPLET

Objet hybride entre glossaire, partition de musique et guide sémantique, la partition de RIz Complet se veut comme un complément explicatif et visuel de la création. À l’initiative de Sandra Abouav, cette partition technique et graphique à l’image des calligrammes d’Apollinaire se lit et se relit avec distance humour pour explorer une sémantique unique en son genre.

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VERDICA AEPHEMERIA

Créations capillaires végétales pour têtes joyeuses

Initiée lors de la performance DRYADE (lien vers la page) je continue la recherche et la création de coiffes végétales jusqu’à ce qu’elles fanent.

ARTICLES / CHRONIQUES

PLUS EN CORPS

Pour penser le corps à l’École, partons d’une expérience éprouvée de tous.
Réciter un poème devant ses camarades de classe.

Monter sur l’estrade, se tenir droit, prendre sa respiration et fixer un point à l’horizon. Ne croiser aucun regard sous peine d’éclater de rire, et surtout, ne pas perdre le fil. À l’annonce de Robert Desnos ou de Jacques Prévert, les élèves défilent derrière leur nom, la peur au ventre et la tête pleine des vers appris la veille. Nous sommes tous passés sur cette estrade pour s’appliquer, de manière plus ou moins heureuse, à une mise en scène sans mise en scène, totalement désincarnée. À juste titre, l’École considère qu’il est nécessaire aux enfants de rencontrer la Poésie, le langage poétique des mots. Alors depuis des années, on nous entraîne à apprendre des poèmes par cœur, pour exercer notre mémoire, certes, mais surtout pour nous initier à la richesse de la langue et nous plonger dans la poésie des mots, des jeux entre les sonorités, des figures de styles. Métaphores et autres surprises, où l’éclatement du sens vient en créer un autre : supplément de sens, supplément d’âme.

Mais pourquoi ne réserver la poésie et son expression qu’au seul organe de la langue, alors que tout notre corps pourrait y être invité ? Pourquoi la poésie n’irait-elle pas envahir le corps ? Pourquoi n’apprendrait-on pas les ressorts poétiques du corps et de ses mouvements ?
Avant même de faire découvrir aux enfants le langage poétique du corps, autrement dit : la danse, il y aurait plusieurs étapes préliminaires essentielles à prendre en compte. Car avant même de faire apprendre des poèmes par cœur pour aborder le sens caché et la poésie que recèlent les mots, l’École s’attache à ce que nos enfants puissent manier et articuler cette langue à travers sa simple prose. Il y est question de structure de phrases, de différents registres de langue, de champs lexicaux et sémantiques.

L’un des premiers objectifs de l’École est de fournir à nos enfants des outils pour forger et affiner leur expression orale et écrite. Savoir manier la langue, se faire comprendre, transmettre ses idées et pouvoir adapter son discours aux circonstances ; en bref, développer son intelligence pour être habile.

Mais cette habileté de l’esprit a-t-elle vraiment du sens si nous oublions le corps ? Pourrions-nous, enfin, accepter que Corps et Esprit ne soient pas séparés mais ne fassent qu’un ?
Avant de me présenter, de dialoguer, d’argumenter, c’est à travers mon corps que je me manifeste, que je suis présent et reconnaissable. Et lui aussi doit être habile pour me conduire intelligemment dans la foule ou être alerte dans les couloirs du métro pour ne pas heurter mes semblables ou me faire bousculer si je n’anticipe pas de quel côté je croise la personne qui arrive en face.

Si l’École vise l’autonomie de ses élèves, alors pourquoi le corps n’est-il pas invité à la fête de l’agilité ? Ce corps qui est central, filtre par lequel nous éprouvons le monde, il traite les informations et agit en conséquence. S’il ressent un climat de confiance, il s’élance volontiers vers l’inconnu ; s’il perçoit le risque ou le danger, il est à même de rester attentif et prudent. C’est à travers lui que l’on se fixe des objectifs, que l’on entend défendre ses valeurs, que l’on crée, que l’on agit, que l’on communique avec l’Autre. C’est par lui que l’on se réalise, que l’on laisse une trace.

Alors, on pourrait étudier et parcourir la cartographie de ses muscles et de son squelette, grâce à qui nous pouvons courir, sauter, nager, construire une cabane, s’embrasser. Une anatomie pratique permettrait d’explorer l’étendue de nos capacités et ainsi, d’élargir notre vocabulaire gestuel, de la même manière que l’on apprend de mots nouveaux.
Cette prise de conscience pratique trouverait certainement un écho pertinent dans plusieurs matières enseignées en cours. L’étude de l’anatomie pourrait être une très belle porte d’entrée pour comprendre l’architecture. À la Renaissance, d’ailleurs, le corps devient la mesure première, la matrice à partir de laquelle on construit la Ville. Nous sommes notre propre unité de mesure pour appréhender les rapports de proportion.
Pour comprendre la géométrie dans l’espace, par exemple, tracer le dessin d’une pyramide en deux dimensions ne suffirait plus, il faudrait ensuite la matérialiser à l’aide de son corps, dans l’espace, en 3D.
Pour comprendre les lois de la physique et de la gravité, nous jouerions à deux, avec le poids de son corps et le contrepoids du corps de l’autre pour trouver ensemble l’équilibre et avec lui, notre centre de gravité.
Il s’agit d’engager le corps à vivre les réalités de l’expérience pour qu’il soit directement traversé par elle. Car c’est dans la pratique que l’on s’imprègne des savoirs et savoir faire. En les éprouvant, ils infusent à l’intérieur, et laissent une trace de leur passage.
Pour rattraper toutes ces années de silence sur le corps, merveilleux outils, nous devons le replacer au centre de nos questionnements pédagogiques et l’interroger dans une approche transversale.

Quelle place les salles de classe font-elles au corps. Et quelles histoires du corps l’École
nous raconte-t-elle ?
Dans les années 1900, le corps était contraint à se tenir droit. Si les années 70, participent à sa libération, notamment avec la mise au placard de l’uniforme et la mixité des élèves en cours, les années 2000 sont moins réjouissantes à ce sujet. Le corps doit rester sous surveillance. Les grandes peurs reviennent, celles des grandes maladies, des risques, des sociopathies, de la mort. L’adolescent fait peur, car il est à l’âge de la prise de risque. Il faut réduire les risques, d’où la multiplication des slogans directifs, voire impératifs, toutes les déviations deviennent objets de prévention. Si l’éducation à la santé s’en tient à la prévention de la santé, elle court à sa perte. On peut rêver d’une école où les conflits laisseraient la place au plaisir, à la découverte et aux inventions.

En rang par deux
Nous nous sommes si bien civilisés, faisant tout, depuis le XVIème siècle pour exorciser toute trace d’animalité en nous, jugée impure. L’ « animalité » est devenue une qualification morale pour asseoir son concept opposé d’« humanité ». Chasser la Bête pour s’élever des bas instincts et des nécessités primaires qui « guident » son comportement. Mais dans cette histoire, nous avons pratiquement jeté le bébé avec l’eau du bain, et petit à petit, essayé de faire disparaître le corps. Le XIXème siècle, son hygiénisme et son « garde à vous » généralisé a fait quelques ravages en la matière, à grand coup de corsets. Nous nous sommes tant et si bien domestiqués, et avons forcé notre corps, ce formidable vaisseau, cet étrange véhicule, que nous sommes devenus monobloc. Le « Tiens-toi droit » a non seulement imprimé les esprits jusqu’à aujourd’hui, mais aussi la conscience collective, et ce, jusque dans la profondeur des corps.
Dans les cours de danse que je donne à des élèves de tous âges, il est fascinant de voir à quel point, à travers des propositions simples, les personnes ont chacune une manière singulière de bouger et de traduire les mouvements. Mais j’observe une constante chez presque tous les élèves. Pendant les premiers cours, le temps est à la découverte. Alors qu’ils se tiennent debout, je les invite à se grandir, à repousser le sol pour s’allonger vers le haut. Et je suis toujours surprise de voir qu’en réponse immédiate à cette proposition, les personnes se rigidifient machinalement à l’unisson. Le plus étonnant est de reconnaître ce réflexe « militaire » surgir chez les enfants. Même si les années 1970 sont passées par là, elles n’ont pas suffi à transformer et défaire cet automatisme. Alors que l’ancien « Tiens-toi droit» a laissé place au « Tiens-toi bien», l’automatisme semble s’être transmis au-delà des mots et de l’Institution pour se déposer au cœur des muscles et de leur squelette. Pas étonnant donc, que nos ados soient « affalés » ou bien « avachis ». Par leur corps, ils se désolidarisent du « bien se tenir » car il n’est pas relié à la notion de confort pour ne pas se faire mal, mais il est bel et bien toujours teinté d’une posture morale. La protestation ou la remise en cause des codes et/ou du système, passe alors par un renoncement du corps, qui plus est, réduit à rester assis sur une chaise des heures durant.

Pour bouleverser cet automatisme généralisé du garde à vous qui consiste à verrouiller ses articulations, serrer les fesses, contracter la ceinture abdominale et bloquer le diaphragme et avec lui sa respiration, nous pouvons parler du corps autrement.
Porter sur lui un regard organique, poétique et ludique pour le ré épaissir. Cette métamorphose progressive serait opérationnelle parallèlement à un travail de proprioception – sensibilité profonde – ou perception, consciente ou non, de la position des différentes parties du corps grâce à de nombreux récepteurs musculaires et ligamentaires, et aux voies et centres nerveux impliqués.

De la même manière que nos cellules sont en perpétuelle régénérescence, notre corps, lui aussi est en continuelle transformation. Non condamné à entretenir un rapport robotique et mécanique avec le monde, il peut assurément converser avec lui de mille manières.
Parce qu’il est celui par lequel on vit, souffre, jouit, hésite, chute et rit, on ne peut pas le restreindre aux seuls registres de la morale et de la prévention. Sinon, comment décrire alors celui qui est dans les tranchées, ou bien celui qui chemine, accompagné du chant des oiseaux, dans une forêt en automne ? Nous devons réinventer des histoires et des dispositifs pour transformer le corps, lui (re)donner vie. Puisque les mots et les choses influencent nos manières de penser, de nous projeter et d’agir, nous pourrions nourrir le corps de bien des mots. Pas les mots des maux, mais ceux qui créent et inventent de nouvelles images et avec elles de nouvelles sensations. Nous connaissons les joies de l’enfant qui joue à se raconter des histoires et qui par magie, devient le personnage du costume qu’il vient d’enfiler.
Changer la perception et les habitudes, participe à recréer l’image de son propre corps, il devient un medium multiple et bouge et existe autrement. Tout est bon pour étoffer l’imaginaire. Tout est bon pour se raconter des histoires, une autre histoire sur son corps, pour se raconter autrement.
Cette richesse pourrait alors totalement ringardiser et amoindrir la place prééminente d’un corps pornographique dans notre société. En créant un contre pouvoir qui fait sens en chacun, cette mécanique sexuelle qui uniformise et déshumanise l’image de la sexualité chez nos jeunes, perdrait sa place prépondérante.

Les pratiques somatiques : prise de conscience de soi, des autres et du monde
Elles ouvrent une voie d’accès à notre intériorité. À travers des exercices très simples, quotidiens, on accompagnerait l’enfant à entrer en contact avec son intériorité. Un moyen pour lui d’approcher la journée en apaisant ses anxiétés.

Le danseur du souffle
Allongés, les yeux fermés, la relaxation par la respiration, entre autres pratiques, assure un lien concret entre l’intérieur du corps et la représentation physique extérieure.
Parce que si l’on prend conscience du rythme et des différentes étapes de sa respiration, qu’on l’écoute et qu’on joue avec, on danse quand on respire. Oui nous dansons et faisons danser l’air. On peut sentir son mouvement qui entre et sort de soi, par le nez, par la bouche. Il éveille les sensations internes et différentes représentations. On peut le laisser sortir délicatement en un léger filet par la bouche, ou l’expirer d’un coup sec et même le rejeter par les narines.

Parce que l’École est le premier lieu de socialisation, nous aurions grand intérêt à ce que les élèves s’entendent, s’accordent. Et parce qu’il ne s’agit pas de contrôler les affinités, la cohésion et l’entente entre les enfants passerait aussi par les pratiques du corps. Bouger, non pas en même temps, mais ensemble. Savoir vivre ensemble, c’est peut-être savoir danser ensemble.

Pour préparer les citoyens de demain, il nous faudrait une éducation civique pratique qui prendrait différentes formes. Ainsi, une attitude civique consisterait à remplir ses devoirs de citoyen, tandis qu’une pratique citoyenne afficherait une volonté d’intégrer dans ses actes des considérations éthiques et des finalités ou des solidarités sociales plus affirmées.

En ayant une pratique corporelle, parfois très concrète, parfois artistique, les jeunes n’auraient plus que la cour de récréation comme unique lieu pour être en mouvement. Ainsi, il ne serait plus question pour eux de devoir se défouler et lâcher toute l’énergie accumulée sur une chaise plusieurs heures de suite.
Alors qu’il était désensibilisé par les huit pieds métalliques de la table et de sa chaise, quand il est soudain lâché dans l’espace, le corps se libère de manière virulente. S’il était à l’œuvre durant toute la journée, on peut facilement imaginer qu’il y aurait moins de violences en cour de récréation.

Le monde est rempli de danseurs qui s’ignorent
Dans les années 70, un chorégraphe de la Judson Church décide de mettre en scène un groupe de « non danseurs » où la chorégraphie se compose uniquement de gens qui marchent. A travers un mouvement élémentaire, naturel et éprouvé de chacun, c’est autant de manières, autant de styles différents qui se dégagent de ce bal des marcheurs. Dépouillée à l’extrême, la danse naît des démarches singulières de chacun et fait sens. Des personnages apparaissent, des tempéraments se dessinent ; par bribes, nous accédons aux histoires souterraines de chacun.

Nous sommes tous les interprètes de micro danses (s’habiller, cuisiner, ouvrir une porte, descendre les escaliers, manger) N’est-ce pas le rythme que produit mon ami en descendant l’escalier que je reconnais avant de pouvoir l’identifier de visu ? C’est par la chorégraphie intime de l’autre que j’ai accès à lui ; une danse comme un style d’être, un pré langage où l’affirmation de soi se réalise par le geste dansé du quotidien. La micro danse n’est pas forcément libératrice, mais elle incarne l’être dans son expression fabuleuse, sa signature corporelle.

La pratique de la danse en groupe permet de porter un regard différent sur l’autre, on peut l’imiter, se projeter fictivement dans la dynamique du corps de l’autre, essayer de l’anticiper, la comprendre. La danse partagée permet d’affiner son empathie kinesthésique. Par « empathie kinesthésique », on entend le phénomène au cours duquel le spectateur ressent dans son propre corps le mouvement de l’interprète.

Que se passerait-il si nous marchions ensemble dans un même espace en apprenant à écouter les déplacements des autres pour adopter et adapter le sien ? Sentir, voir, entendre les personnes qui se rapprochent et s’éloignent de moi, pendant que je suis actif à me rapprocher et à m’éloigner des uns et des autres.

Écouter le mouvement de l’autre à distance ne suffit pas. Il faut apprendre à toucher le corps de l’autre. Écouter mutuellement nos enveloppes, c’est se prendre en considération à un autre niveau, plus « animal » peut-être. Prendre conscience de l’autre en le touchant. Prendre le pouls de ses zones de force, aux os plus massifs recouverts de muscles, et de ses zones de vulnérabilités comme les articulations. Tout à coup, je suis en contact avec l’autre comme jamais, je fais attention à lui.

Côtoyer jusqu’à la rencontre
Au début de ma pratique de la danse contemporaine, j’étais saisie par la qualité humaine qui se dégageait de l’interaction que j’avais eue avec une simple camarade de cours, après un exercice d’étirement et de massage. Une rencontre intense comme celle-ci a changé réciproquement notre perception l’une de l’autre parce que nos corps s’étaient retrouvés dans un contexte inhabituel et que nous entretenions une relation particulière à l’espace et au temps. Sans qu’il n’y ait d’atomes crochus ou de complicité particulière entre nous auparavant, nous avions accordés nos diaphragmes, rempli et vidé nos poumons à l’unisson. Parce que je me concentrai pour aller chercher la naissance de ses trapèzes, pour que mes mains produisent de la chaleur pour assouplir ses muscles, j’étais obligée de fluidifier tous les endroits de tensions de mon corps pour détendre le corps de l’autre. Une rencontre sans égal.

Dans la danse, le corps se réinvente chaque jour, il prend la mesure de l’espace qui l’entoure, compose avec sa grande forme ou sa fatigue, et joue avec ses compagnons de mouvements. Par nature cet art de la présence ne peut pas exister dans la répétition du même. Une approche sensible et dansante du corps assure une réinvention continuelle dans la relation aux autres, en adéquation à chaque événement. Elle crée l’accord.

Pour Homère, la danse se situe entre la ville et le labyrinthe… Ancrée dans le Social, elle accède aux territoires de l’invisible. La danse interroge les états significatifs du corps banal, elle explore les potentialités et les limites du corps en mouvement. Sa matérialité et son intériorité, son enveloppe et les organes qu’elle retient, mais également les mouvements accordés et désaccordés, les déplacements harmonieux et chaotiques, les gestes codifiés et décalés, les cris et les silences, l’expressivité souveraine et ambiguë, les rêves et les angoisses, les désirs et les craintes, les disponibilités relationnelles et la solitude…La danse, une énergie rebelle qui jaillit vigoureusement dans un déploiement de la puissance et du dépassement de soi, par la maîtrise des éléments.

Il est crucial de penser la danse en tant qu’elle montre que des impensés sont au centre de notre vie. Je veux défendre l’idée selon laquelle la danse est un art qui n’appartient pas uniquement à la sphère des danseurs, et qui ne se limite pas seulement au corps dansant. C’est la vie, qu’il faut considérer comme une danse, dans sa dimension libératrice et politique. L’être : un tout dansant.
Nietzsche, philosophe vitaliste, célèbre le corps en marche, emporté par le mouvement, la danse, la musique. « Il faut, dit-il, apprendre à tout considérer comme un geste : la longueur et la césure des phrases, la ponctuation, les respirations » La pensée se fait danse, art auquel aspire le philosophe en tant qu’idéal, piété :

« Qu’il soit perdu pour nous, le jour où nous n’avons pas dansé ».

Sandra Abouav
Chorégraphe, danseuse, performer
Directrice artistique de la compagnie METAtarses
Professeure diplômée d’État

J'ai joué dans "Lucy" de Luc Besson : une expérience fantastique avec Scarlett Johansson

LE PLUS. C’est déjà un gros carton aux Etats-Unis : « Lucy », film de Luc Besson, sort ce mercredi 6 août en France. Scarlett Johansson y incarne une étudiante qui, sous l’effet de la drogue, acquiert des pouvoirs illimités. Parmi les expériences qu’elle va vivre, une rencontre avec son ancêtre, Lucy l’australopithèque. C’est Sandra Abouav, danseuse et chorégraphe, qui tient ce rôle. Elle raconte.

Image tirée de la scène où Lucy (Scarlett Johansson) rencontre Lucy l’australopithèque (Sandra Abouav)

J’ai eu la chance de tourner dans « Lucy » de Luc Besson. J’y incarne Lucy l’australopithèque, ancêtre de tous les hommes et du personnage incarné par Scarlett Johansson. La scène que nous avons tournée ensemble m’a tout particulièrement marquée.

Elle, fine et lumineuse, moi, au corps massif et poilu

Au petit matin, quand il fait encore frais, les prédateurs se font plus rares. Sur le qui-vive, je renifle autour de moi, j’écoute : aucun bruit. J’en profite et me déplace jusqu’à la rivière pour aller boire. Je marche sur mes poings qui glissent sur les cailloux dans l’eau froide pour déplacer mon buste et tendre l’oreille alentours. D’une prise d’appui plus stable, je libère ma patte droite et j’utilise sa forme recroquevillée comme une cuillère pour récupérer l’eau que je porte à ma bouche, à grandes éclaboussures.

Puis j’entends un bruit et retiens mon geste. Je continue de renifler. La mâchoire en avant, la croupe en arrière, j’incline ma tête d’un côté et de l’autre et me redresse. Apparaît soudainement à moins d’un mètre de moi, une belle femme blonde habillée d’une robe noire, comme flottant sur l’eau.

Moi, la bête qui grommelle et barbotte à quatre pattes, elle, la belle,immobile et majestueuse.Trois millions d’années nous séparent.

Lucy interprétée par Scarlett Johansson est maintenant assise devant moi. Sous l’emprise de la drogue, ses facultés se sont démultipliées. Capable de voyager dans le temps, elle se retrouve nez à museau avec son ancêtre, Lucy, l’australopithèque dont j’ai revêtue la peau.

Alors la scène se joue dans un face à face entre elle, fine et lumineuse, et moi, au corps massif quelque peu difforme et intégralement poilu. Je la jauge, la renifle, m’immobilise et l’observe de bas en haut. Elle, reste là silencieuse et m’adresse délicatement sa main pour me tendre son index. Je continue d’être sur mes gardes, ce qui me vaut quelques mouvements d’hésitations pour que ma main aux phalanges démesurées aille rejoindre la sienne jusqu’à ce que nos deux index entrent en contact.

Resurgit l’image de La Création d’Adam du plafond de la chapelle Sixtine de Michel Ange. Lucy Scarlett accède au divin et moi à la figure de la première femme de l’humanité.

Devenir Lucy, du maquillage au plateau

Tout a commencé en juin dernier, deux mois avant le tournage, dans l’atelier d’effets spéciaux à Fontenay-sous-Bois. Il a fallu fabriquer un moulage intégral en plâtre pour construire la combinaison du corps de Lucy.

Au fur et à mesure des essayages, le personnage a pris forme, je me suis glissée dans le corps de cette femme préhistorique. Ses muscles volumineux, son ventre proéminant, ses seins tombant. Lucy a une large cicatrice à l’endroit de la clavicule, sa peau est très brune et des centaines de poils de yack y sont implantés un à un à la main par les maquilleurs de l’atelier.

La transformation intégrale comprend la pose de la perruque et le maquillage de tout le visage, jusqu’à l’intérieur des oreilles… Une multitude de petits points servent de repères pour le travail qui aura lieu en post production : mon visage en 3D.

On me rajoute des poils sur les joues et le front. Ensuite, il faut enfiler cette combinaison. Les maquilleurs ne sont pas trop de trois tellement la texture est résistante et élastique. Reste alors à chausser mes pieds de taille 64 et des mains comme on enfile des gants aux doigts charnus de quinze centimètres de long.

On passe au collage de toutes les jointures, aux raccords de couleurs. Et pour finir, je me retrouve poilue jusqu’au menton.

Chaque jour de tournage, toute l’équipe s’affaire autour de moi pendant plus de quatre heures. Le résultat est tel que ma mère elle-même ne pourrait pas me reconnaître.

L’australopithèque et le metteur en scène

À l’issue de la première transformation intégrale, un mois avant le tournage, Luc Besson, valide l’apparence de Lucy. C’est donc dans ma nouvelle silhouette ancestrale, imposante et toute ensauvagée que j’ai rencontré le réalisateur pour la première fois.

Luc Besson sur le tournage de « Lucy » (source AlloCiné)

Nous avons testé ensemble des bruits, des  mouvements, des déplacements qui me serviront dans la scène dans laquelle j’apparaitrai plus tard et que je découvrirai la veille du tournage.

Dans les gorges du Tarn ou dans les studios à Saint Denis, mon arrivée avec l’équipe de maquillage sur le plateau provoque toujours la même surprise intriguée.

Une fois à l’intérieur du costume, impossible de marcher normalement, mon corps enveloppé dans un autre au bassin large me contraint à poser lentement au sol, l’une après l’autre mes palmes en forme de pieds. Bien avant les « Ça tourne ! », avant les « Action ! », j’adopte déjà la démarche chaloupée de Lucy.  Les regards portés sur moi me renvoient cette très forte impression du bizarre et de l’étrangeté.

Avant le lever du soleil au bord de la rivière, il fait froid. La moitié de l’équipe de tournage grelotte en bottes, les pieds dans l’eau pour mettre en place micros et caméras. Privilège de la préhistoire, ma combinaison de poils m’assure une température constante entre 40 et 45 degrés durant tout le tournage.

Luc Besson sait ce qu’il veut, l’ambiance de travail est intense. Passionné et exigent, il prend le temps de repréciser chaque élément pour ensuite laisser opérer la magie de l’improvisation et de ses  surprises quand le moteur tourne. Pour diriger Lucy l’australopithèque, le metteur en scène se met à mimer les gestes attendus en poussant des cris de singe pour illustrer son propos.

Un défi chorégraphique

C’était un défi pour moi, danseuse et chorégraphe, de trouver le savant mélange entre ce que l’on garde du primate et ce que l’on emprunte à l’humain, en partant des caractéristiques anatomiques que l’on connaît de Lucy, représentante d’une espèce de pré-humains.

Il fallait sortir des clichés sur le singe, figure largement exploitée et aux proportions bien différentes. Inventer une gestuelle, des expressions, explorer d’autres manières de se mouvoir, loin de la démarche domestiquée de César dans « La Planète des singes ». Pour Lucy, je devais incarner la puissance animale, déstructurer les archaïsmes, tout en inventant des signes prémisses d’un comportement humain. J’ai préparé ce travail en étroite collaboration avec Cyril Casmèze, grand spécialiste en zoomorphie avec qui je travaille depuis quelques années.

Cette expérience cinématographique unique est venue prolonger mes recherches artistiques. Une grande partie de mon travail s’articule, en effet,  autour de la transformation, de cette déformation du corps. Ma danse, depuis quatre ans, expérimente le recours à l’animalité et au monstrueux.

Lucy à la frontière de l’animal et de l’humain

Dans la peau de Lucy, malgré la contrainte du costume, je devais garder la spontanéité d’un geste sauvage, au caractère imprévisible. Trouver un rythme interrompu entre les différentes actions pour jouer sur les subtilités de mouvements, comme les différentes intensités du regard et les micros réadaptations de la tête et des épaules. En pleine nature, je me sentais soutenue par tous les sons environnants. Sentir l’équipe prise dans le suspens en vous observant crée une tension stimulante, proche de celle que l’on éprouve sur scène quand on se lance dans la danse.

Dans SLIDE, mon premier solo, le corps était déjà pris dans un mouvement de métamorphoses, passant d’une figure animale hybride, archaïque, brute et imprévisible, à une figure plus humaine qui se retrouve en fusion avec la machine, très froide, automatique et sans surprise.

Cette figure du « monstre/animal » permet d’avoir accès à une présence épaisse, saisissante. Elle occupe pour moi une fonction rituelle, cérémoniale. Elle représente le moyen de questionner la place de l’Homme dans sa dignité : se tenir debout, résister, être capable de jouer avec la règle pour la réinventer. Avec Lucy, c’est la promesse de l’évolution de l’espèce.

Fin du dernier jour de tournage, j’ai regagné l’allure humaine d’une femme de 2014. Retour sur le plateau pour saluer l’équipe. Mais, sans mon maquillage personne ne me reconnaît. Je reprends pour quelques secondes une posture simienne. Alors, épaules remontées en avant, les deux poings sur la table, j’adresse à Luc Besson un grognement rythmé par les « ouh ouh » distinctifs de Lucy, histoire d’amorcer la conversation avant de se dire au revoir.

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