MÉTAFLORE

Fermer les volets
Et ne plus changer l’eau des fleurs
Oublier qui tu étais 
Ne plus jamais avoir peur 
Se dire qu’on était pas vraiment faite pour le rôle 
Pleurer plus que le saule

Viktor Lazlo, « Canoë Rose » (1985)

 

Je voulus savoir quelle épine s’était trouvée 
parmi les roses de sa vie.

Alphonse Karr, Les Fleurs (1861)

 

Les fleurs vivent et meurent, comme les idées, les cellules, les gestes, les modes et les amours. Génie de l’Amitié, le Petit Prince est responsable de sa rose ; la dépression rose de Viktor Lazlo l’empêche de « changer l’eau des fleurs » dans sa fameuse chanson. Une fleur, dans un endroit « antifleur », étonne, bouleverse, questionne, embaume l’âme et éblouit. La moindre corrolle, la moindre étamine nous ramène à notre devenir-insecte (papillon ou abeille) et nous invite au recueillement, à la contemplation, face à la Flore Sacrée qu’elle invoque ou stylise. Flore-Idée, Flore-Forme, Flore métaphysique, Métaflore. À la fois ici, sous nos yeux et notre nez, intriquée au Sensible, et revoyant à l’Intelligible : symboles, langage, valeur, Émotion majuscule. À la fois maintenant, dans son efflorescence ultracréative, et appelant une transcendance de vent et d’avenir de toutes ses couleurs, de toute sa sève finissante. Implorant l’abeille et le papillon pour les charger d’espoir et de pollen. Les récompensant jusqu’à l’ivresse ; parfois, jusqu’à la mort. Pour l’humain comme pour le coléoptère, il n’y a de vertige que depuis une tige – qu’elle soit de parenchymes ou de béton armé.

Metaflore est un projet artistique de sublimation d’une personne par la « flore capitale » (entendez : « sur la tête »). Florigami décline ce projet en cérémonie utilisant les couleurs, le mots et l’art du pliage (voir ci-dessous). La chorégraphe Sandra Abouav confectionne une coiffe végétale pour chacun de ses sujets, captés par le photographe et vidéaste Kim Nguyen. Les plantes comme royal aura ; la flore comme technologie divinisante. L’art du portrait floral comme « cosmétique » de l’âme – au sens du kosmos grec : le « monde », l’« univers ». Que devient un portrait lorsqu’un visage sert de « vase » à un bouquet magnifiant et irridescent ? Quelles métamorphoses subit l’identité lorsqu’on la végétalise et qu’on l’hybride avec des fleurs ?

Plus de cent-trente ans après Charles Darwin (Le pouvoir du mouvement chez les plantes, 1880), les biologistes František Baluška et Stefano Mancuso affirment que la coiffe des plantes, d’une grande sensibilité aux stimuli environnementaux, « agit comme l’organe sensoriel le plus important de la plante ; elle détecte des paramètres physiques divers telles que la gravité, la lumière, l’humidité, l’oxygène et les nutriments inorganiques essentiels » (« Root Apex Transition Zone As Oscillatory Zone »,‎ 2013). Ils comparent ce système à un cerveau, les coiffes jouant le rôle de neurones. De récentes études du monde végétal tentent de démontrer, non sans controverses, que les plantes seraient sensibles (et donc douées de sens), qu’elles communiqueraient entre elles et avec les animaux, qu’elles dormiraient, se souviendraient et pourraient même manipuler d’autres espèces. On pourrait dès lors les décrire comme « intelligentes ». Les coiffes végétales de Metaflore confèrent aux sujets – métaphoriquement, « métafloriquement » – une sur-sensibilité et comme une explosion de neuronnes et d’affects supplémentaires et inédits. Une personnalité se voit couronnée d’une vie plus ample, d’une intelligence supérieure. Une souveraineté fusionne avec un autre règne. Qui pourrait rester indifférent, en se sentant rallongé de quelques bourgeons, de quelques herbes, de quelques ramifications visant le Fruit et le ciel ? Des fleurs en tête, pour fendre l’écorce et révéler qui nous sommes. Une tête en fleur, pour mieux se parcourir, pour rayonner plus dense et tutoyer d’autres versants du bonheur.

« Il n’est, à mes yeux, qu’une chose au monde plus respectable que l’infortune : c’est le bonheur », confie Alphonse Karr, expert ès lettres et ès flore. « C’est si souvent une brillante bulle de savon, que, en présence d’un bonheur quelconque, je retiens mon haleine respectueusement. » Ami de Victor Hugo, surnommé par ses contemporains « l’homme le plus spirituellement mal élevé », l’écrivain s’installe à Nice pour y développer une activité de floriculture de 1853 à 1867. Il fut à l’origine de la première « Bataille des fleurs » durant le Carnaval. Son magasin de vente de fleurs, de fruits et de légumes devient fameux.

La Poire Alphonse Karr, le bambou Bambusa multiplex Alphonse Karr ainsi qu’un dahlia sont nommés en son souvenir. Il déplore, dans son ironique traité Comment insulter les plantes en latin, une botanique consistant à sécher des plantes avant de les « insulter en grec et en latin ». Et il créé le néologisme « méta-flore » pour rendre compte d’une « sorcellerie » qui le hante délicieusement :

« Face à un nouveau visage, je ne peux me retenir de le fleurir en pensée, d’en prolonger les passions et les rythmes subtils. Je le passe ainsi au crible de mon esprit jardinier chargé de souvenirs. Tel rire aux dents blanches fait pendre une guirlande de passiflores d’une oreille à l’autre. Tel regard profond trempe dans ce myosotis bleu de ciel que j’allais cueillir dans les petits bras de la Seine, à Saint-Ouen. Tel pincement de lèvres pare la chevelure de capucines, de volubilis, d’ipomées ou de liserons selon qu’il tient de la pudeur, de la candeur, de l’envie ou de la contrition. Cette sorcellerie irrésistible se manifeste aussi pour les personnages illustres du passé ou des livres : Charles IX et son muguet des bois, Socrate et ses pois de senteurs, Hamlet et ses roses noires, le philosophe Volney et ses aubépines parfumées à fleurs roses, la reine Marie-Adélaïde et son jasmin de Virginie ; le cardinal de Richelieu, bardé des fleurs en fer de M. Ruteaù, ou l’impératrice de Russie, sertie de choux, de fraises et de pommes de terre ! Cette sorcellerie auréole chacune de mes rencontres livresques ou citadines de corbeilles de feuilles et de fleurs, au gré d’une fantaisie qui échappe à mon entendement. J’ai baptisé ce tour intime « méta-flore ». J’aime à croire qu’il dessine, par ses analogies tirées des recoins les plus secrets de ma mémoire, le tableau des sentiments que m’inspire un commencement de relation. À défaut d’y voir clair dans le trouble inédit de mon cœur, j’y vois fleur – d’abord. Éclosion intuitive, la méta-flore fait donc danser ensemble l’apparence et l’être authentique, la figure de l’inconnu et la pétulance de mes premières impressions. »

Des coiffes végétales, non pour s’orner ni se divertir, mais pour voir la meilleure part de l’autre et de soi-même ? Dans Les Guêpes, Alphonse Karr se fait moraliste-floraliste : « De leur meilleur côté tâchons de voir les choses : / Vous vous plaignez de voir les rosiers épineux ; / Moi je me réjouis et rends grâces aux dieux / Que les épines aient des roses ».

Si les yeux sont « les fenêtres de l’âme », les plantes, dans Metaflore, en sont les plongeoirs nouveaux. Vers une existence plus intense, une force intime excitée par une flore étrangère. Vers une mise en abyme qui nous sauve de la mise en pot. Vers la poésie vivante, ses courbes, ses gerbes et ses dentelures. Les portraits « anthropofleuris » de Metaflore, mouvants et émouvants, démocratise la lubie d’Alphonse Karr en y ajoutant la féérie de la modernité : la photographie, la vidéo, la musique électro, les partages en réseaux, l’intelligence connective. Quels commentaires accompagneront ces « bulles » d’êtres métaflorisés ? Quels destins se profileront à travers la verdure née des profils ? Sourire et danser avec des fleurs qui jaillissent de soi-même, n’est-ce pas la meilleure cure contre les boursuflures de l’ego, la vanité et la vacuité que l’on feint d’ignorer ?

Florigami
Florigami est déclinaison de Metaflore en rituel floral et origamique – l’origami étant l’art traditionnel japonais du papier plié et découpé.

Cinq feuilles de papier de couleur différentes sont présentées au sujet. Il choisit la couleur qui lui fait le plus de bien. Puis, on l’invite à écrire dessus une lettre adressée à lui-même, lettre dont on le prévient qu’elle sera rendue publique et lue par les artistes de la cérémonie. La lettre est lue et photographiée. Puis Chau Nguyen la plie et la découpe selon son inspiration, tandis que Sandra Abouav confesctionne la coiffe florale, à laquelle elle ajoutera la figurine pliée en touche finale. Le texte retranscrit accompagnera le portrait photographique. Le sujet repart avec sa figurine, qu’il peut brûler où et quand bon lui semble en conférant à ce rituel le sens qu’il désire.

Vincent Cespedes